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Image de soi, image du corps

La lettre de Marc Lasseaux

N°22/ Avril 2016IMAGE-DE-SOI

L’image de soi renvoie aujourd’hui à de la maitrise d’une image externe vue par l’autre, engageant un contrôle narcissique. La confiance en soi s’inscrit-elle dans un habillage du corps ? Ou s’agit-il de la perception qu’un individu a de son corps ? Que dit le corps de l’estime de soi ? A quoi renvoie la différence de perception de soi et celle de l’autre ?


Micheline* à l’abord de la cinquantaine. Sa vie qu’elle disait régulière, ritualisée s’effondre. La crise, qui a pour origine son travail – routinier -, dont elle voudrait changer, déborde ce cadre pour une mise en cause de sa vie. Une vie qu’elle dit subir par sa routine, une petite musique de lassitude qu’elle fait entendre dans sa thérapie. D’où qu’elle regarde cette question, une seule cause, obsédante, lui apparaît : Micheline se trouve banale. Elle dit n’avoir pas de qualité particulière, elle se trouve « passe partout », elle manque de confiance en elle. Son corps ne peut susciter le désir de l’autre, Micheline le cache dans d’amples vêtements qui atténuent un corps grossi par la gourmandise et des « fringales ». A une image de soi sociale en péril, répond un corps désinvesti, un corps qui fait honte.

Yvan* , jeune informaticien*, cherche un premier emploi. Ses atouts : sa formation d’ingénieur, ses capacités intellectuelles. Grand, baraqué, Yvan déplace son corps comme une charge qui le leste, une charge qui ne lui appartiendrait pas, un bagage encombrant en quelque sorte qu’il traînerait irrémédiablement avec lui. En séance, Yvan s’accroche aux bras de son fauteuil, dès qu’il a à engager sa parole, à soutenir un point de vue. Son corps se rétracte, son front perle de transpiration, sa parole butte. Yvan dit n’avoir pas confiance en lui, et se trouve envahi par l’angoisse aux entretiens de recrutement, jusque la paralysie. Dès qu’on lui pose une question scientifique, Yvan se déploie, sa voix s’affermit, et avec autorité, il énonce des principes, des lois, des formules et des hypothèses. Le savoir scientifique le fait tenir debout.

La honte, du social et de l’archaïque

Des deux cas présentés, l’image de soi trouve son inscription dans le corps. Cela pose la question de l’endroit où s’inscrit la jouissance-souffrance de l’image de soi. Il n’y a d’image de soi que dans un rapport au social, et de la perception de son corps par la personne. L’image de soi ne peut être prise comme seule formation d’un « sentiment de soi » qui appartiendrait à une faille individuelle, comme un manque de confiance en soi. Le social et la résurgence de l’archaïque, c’est-à-dire de la sexualité infantile en fondent les causes, le manque de confiance en soi faisant symptôme.
« La honte est branchée d’un côté sur le social et de l’autre côté sur la sexualité infantile retrouvée. Cela soulève la question du rapport entre la honte et la loi symbolique, à ceci près que la honte envisagée de manière classique est gardienne de l’honneur, c’est-à-dire d’une certaine lecture de la loi (…) la phobie est la gardienne de la honte ». C’est en ces termes que Jean-Richard Freymann ouvre un dialogue avec sa collègue Cathie Neunreuther dans un chapitre « honte et humiliation » d’un ouvrage collectif « de la honte à la culpabilité » aux Editions Erès-Arcanes.
L’histoire de Micheline est celle d’une jeune femme qui voue un culte à son père, un désir amoureux oedipien resté à l’état infantile à l’âge adulte. Une question est alors posée : celle du regard de l’autre, un homme qui ne serait pas son père. La culpabilité agit en un conflit de choix : l’amour d’un homme qui ne serait pas son père comme trahison de son père, et la peur du regard de l’autre qui ne serait pas son père comme phobie du regard d’un autre. Trente années s’écoulent dans une honte dont son corps qu’elle dit banal et difforme est le point de fixation. Yvan comme Micheline « trainent » leur corps, comme ils « trainent » la honte qui y est attachée, en s’efforçant de faire disparaître ce corps objet de souffrance : la honte, et de jouissance : l’obsession d’une image interne du corps dégradée où l’autre n’a de place (fantasmatique) que pour confirmer ce masochisme.

Le stade du miroir

Dans son séminaire XI« les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Jacques Lacan élabore la question de l’image. L’image n’est pas soi, le reflet ne se confond pas avec l’individu qui se voit ou est vu par le miroir. Il y a distinctement la perception de son corps propre et ce qu’en renvoie l’image du miroir. « Miroir, suis-je la plus belle ? » A cette question de la marâtre belle-mère de Blanche Neige, le miroir répond par une confirmation qui résulte d’une injonction. La marâtre ne pose la question que pour entendre ce qu’elle sait déjà de la réponse du miroir, une confirmation- assujettissement à la jouissance de la demandeuse. Du reste, lorsque le miroir ne répond plus à l’injonction, dans un accès de colère froide, la belle-mère de Blanche Neige brise le miroir en le jetant. Cette scène éclaire le rapport narcissique à l’image de soi. Pour la personne narcissique, il n’y a d’image de soi et de représentation de son corps qu’en un reflet contrôlé. Autrement dit, l’image -reflet remplace la représentation de son corps, c’est-à-dire que l’autre, qui regarde la personne narcissique, joue le rôle du miroir et de la confirmation-injonction. Dès lors que cette prescription ne fonctionne plus, l’autre qui regarde est jeté. Cela pose la question de la place de l’autre dans l’acte de séduction de la personne narcissique, de ce qui fait tenir le jeu du miroir et de ce qui le brise, que l’autre se lasse de son statut de miroir-confirmation, ou que la personne narcissique ne trouve plus de gratification à cet autre-miroir. L’image narcissique renvoie au stade du miroir, ce stade décrit par Lacan comme inaugural de l’image de son corps par l’enfant « constitué par l’image reflétée, momentanée, précaire, de la maîtrise, s’imagine homme seulement de ce qu’il s’imagine ». Le regard porté par la mère est essentiel dans la confirmation de la découverte de l’enfant. L’image de soi narcissique est une image figée, qui, dans son extériorité contrôlée (l’image que renvoie le miroir) réduit la personne à son image-reflet maîtrisée. Dans ces conditions la représentation du corps par sa pauvreté, sa fixité met la personne du côté de la jouissance, et non du désir, c’est-à-dire de ce qui ne serait (plus) pas un autre- miroir, mais un autre dans son altérité.


 Références citées dans ce numéro :

  • Jean-Richard Freymann (sous la direction de)
    « de la honte à la culpabilité », Editions Erès-Arcanes
  • Jacques Lacan, « les quatre concepts fondamentaux
    de la psychanalyse », Editions de l’Association Lacanienne Internationale, ou aux Editions du Seuil
    sous la direction de Jacques-Alain Miller
  • Dessin d’Hugo Laruelle : Site : www.hugolaruelle.fr

*Noms et métier changés

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