Repères pour une clinique du Travail

Le Travail est intrinsèquement lié à l’Homme. La cueillette et la chasse en constituaient la forme initiale. De la transformation au moyen de l’énergie et d’outils en vue d’un but de subsistance, à un objet politique et économique, la place et la représentation du Travail ont connu des transformations en fonction de chaque époque et de leurs enjeux. Aujourd’hui, les slogans et injonctions font du travail, tantôt un objet de risques psychosociaux, tantôt de bonheur ou de bien-être, et d’une tension politique autour de son coût, de sa condition sociale. Une clinique du Travail vise à donner ou redonner des repères de ce qui se joue pour l’individu et le groupe dans le cadre d’un Travail et des affects qui en découlent.

De nombreux travaux visent à repérer, comprendre les affects produits par le travail :

  • Yves CLOT, Psychologue, Professeur du CNAM, Chaire de psychologie du Travail. Cet auteur promeut la qualité de l’activité travail, et une institutionnalisation de conflits comme solution aux risques psychosociaux.
  • Christophe DEJOURS, psychiatre – psychanalyste, sur la question de la parole des salariés pour être l’auteur de leur travail, alors que le « discours du travail prescrit» leur retire toute création personnelle en se conformant à des modes d’organisation anonymes.
  • Roland GUINCHARD, Psychosociologue, psychanalyste. Auteur d’un ouvrage sur « le désir de travail – psychanalyse du travail». L’auteur a élaboré un lien au travail qui fait désir : lien structurant en termes de but inconscient et donc de pulsion qui échappe au sujet, de lien au Père et à la dette paternelle, de personnalité.
  • Roland BRUNNER, psychanalyste, coach. Auteur d’ouvrages sur les passions dans l’entreprise et les réalités subjectives dans le management.
  • GRAAM – Groupe de Recherche Appliquée pour l’Accompagnement des Managers. Coaching du lien au travail étayé par le référentiel au « désir de travail» et à la clinique psychanalytique.
  • Yves DURON et Zwi SEGAL, psychologues du Travail. Test Motiva Individual, Mobilité, Engagement (passation de tests en ligne) Editions ECPA-PEARSON. Site : www.motiva.fr

 Le travail, un objet interne à l’individu :

  • une oeuvre (une quête par rapport à ce que le travail représente comme accomplissement à un but personnel),
  • une dette paternelle (ou parentale) comment le travail s’inscrit dans une filiation, quelles qu’en soient les modalités : modèle, contre-modèle ou vide de modèle (désinvestissement des parents à l’objet travail de l’enfant), d’un travail objet d’un désir en jeu (où il y a de l’espace de jeu – Winicott) au travail névrotique et à un travail psychotique.
  • une subjectivité (structure de personnalité et conjonctions de subjectivités entre plusieurs individus : collègues, hiérarchiques, clients, partenaires, fournisseurs. Nous le nommerons l’archaïque au travail.
  • une production personnelle (l’agir, le savoir y faire, un résultat culturel (culture du métier) et social (une production au regard de l’autre) à partir d’une compréhension – interprétation des injonctions).

La production des affects

 Les états du psychisme définissent les affects : les sentiments, les émotions, les impressions, représentations, projections. Les affects résultent de la conjonction de la personnalité d’un individu et des structures de la société : les injonctions, les interdits et la morale, la proposition de jouissance.

Dans une entreprise ou institution, la conjonction de la personnalité d’un individu rencontre le fonctionnement des structures :

  • structures opérationnelles (conception d’une organisation, modalités production de biens ou de service, économie financière)
  • structures symboliques : autorité, leadership, pouvoir, production de culture, de métier, histoire et mémoire groupale)

 L’individu est un sujet désirant. Avec le désir, la castration symbolique est à l’oeuvre. La castration, c’est-à-dire que chacun(e) éprouve ses limites, car l’Autre est présent et il y a une Loi commune. L’un comme l’autre empêchent la toute-puissance d’Un seul. Le « sans limites », la « liberté absolue » sont des slogans, chacun(e) faisant l’expérience quotidienne des limites, qu’elles soient symboliques (la place que l’individu occupe dans un groupe, une organisation ou une société), énergétiques et corporelles (le repos succède à la mobilisation), psychiques (l’angoisse et la dépression). Au Travail, l’individu rejoue de la castration symbolique.

Le déni de cette réalité pose question. La recherche de toute-puissance renvoie à la perversion, et la mégalomanie ou la paranoïa, c’est-à-dire pour la mégalomanie un individu dans sa grandeur et magnificence et pour la paranoïa l’individu misanthrope relèvent du délire.

Les 3 statuts de l’employé comme grille d’analyse des réalités cliniques du Travail

Aujourd’hui, l’individu au Travail répond d’injonctions et de demandes, dont certaines entre en conflit. Nous proposons de les spécifier, en trois plans : celui de la performance qui fait de l’employé un agent économique. L’identité professionnelle et l’appartenance qui procèdent du sujet social, c’est-à-dire un individu dans un groupe. Et le sujet désirant, individu qui s’inscrit dans une histoire familiale et personnelle.

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Pour se repérer dans les injonctions : « malaise dans la civilisation » de Freud

la morale sociale et les injonctions sociétales contingentent la liberté de l’individu.

Au siècle de Freud, la morale et les injonctions contingentent la pulsion sexuelle, féminine.

Aujourd’hui, la performance comme injonction contingente les formes de sublimation de la pulsion sexuelle, dont le travail. La performance, ce n’est pas seulement la productivité au travail, c’est aussi l’imaginaire autour de l’organisation du temps personnel et familial, la performance corporelle, la jeunesse éternelle, l’efficacité des relations.

Le Travail entre jouissance et souffrance

La jouissance n’est pas le désir. Sur le plan clinique, la jouissance se définit comme l’abaissement d’une tension par une action d’apaisement immédiat. Comme l’état de tension n’est jamais fini, la jouissance entraîne la répétition de l’action d’apaisement. Par apaisement, nous entendons l’angoisse dont la plupart des manifestations psychiques ne nous sont pas connues. Au quotidien, les sources de jouissance au Travail se manifestent par des jalousies, de l’envie, des frustrations qui s’expriment par de la critique répétée, de l’agressivité dans les relations, des phénomènes compétitifs entre individus et groupes, sources de conflits avec ses gagnants et ses perdants.

Les modes d’organisation des institutions enclenchent de la jouissance. La jouissance enclenche le conflit (chacun veut assurer sa satisfaction), et la victimisation (l’un est victime de la jouissance de l’autre).

Le manager arbitre de la jouissance et non du désir et du bien commun. Cela rend impossible l’autorité d’où le recours à des stratégies manipulatrices et de contournement. Cela pose la question d’une perversion ordinaire (cf. Freud) comme mode de management.

Le mythe groupal

Le groupe comme idéal existe par transfert des individus, c’est-à-dire attribution par des sujets à un groupe, une qualité constitutive de groupe, une fonction de protection, un idéal d’appartenance érigé en identité.

Le groupe est porteur de ses hiérarchies implicites : valeurs, représentation du métier et de son identité, places et rôles de ses membres – par ex. bouc émissaire ou héros, porte-voix du groupe, référent et autorité implicite, phénomènes compétitifs avec les autres groupes.

Le groupe fonctionne avec une ambivalence des individus liée au conflit entre l’appartenance et la singularité.

Le mythe groupal se réfère à un récit imaginaire et à l’histoire d’un groupe.

Les théories du management masquent la subjectivité

Les théories du management ignorent les affects et les remplacent par les émotions. Les émotions y ont un statut d’outil de communication selon lequel communiquer ses émotions reviendrait à donner une information à l’autre. Les émotions renvoient le plus souvent à ce qui est un ordre esthétique : le beau, le laid, le bien ou le mal. Les émotions renvoient à la morale. Valoriser les émotions tend à une production normative, c’est-à-dire à faire de l’expression une nouvelle norme de comportement interpersonnel. Le statut de l’émotion en fait une production temporelle de L’individu, les affects se jouent dans un autre plan : celui d’une production répétée à partir du désir de l’individu, de la relation à l’Autre et du fonctionnement des structures (l’organisation, les injonctions du travail prescrit, le rôle et l’agir de la hiérarchie, les mots d’ordre, les structures symboliques, le mythe groupal).

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