Repères pour une clinique du Travail

Sujet, groupe, institution

La clinique du Travail à laquelle nous nous référons vise à donner des repères de ce qui se joue entre l’individu, le groupe et l’institution. Ces fondements engagent notre travail en institution. Le triptyque Sujet-groupe-institution connaît des inflexions et des densités différentes selon les besoins adressés par nos interlocuteurs. C’est en cela que nous pouvons parler d’une clinique. Et fait différence avec une méthodologie. Qu’on en appelle à une méthode et son usage sera systématique et en tous points répétitifs. Il s’agit alors de passer une situation au tamis de la méthode. Se référer à clinique indique de disposer d’outils d’analyse et, en fonction de ce qui se joue, d’en faire bouger les bases : entendre ce qu’il a de nouveau ou de singulier dans ce contexte, remettre en cause nos modèles, opérer du terrain.

Comment définir le triptyque :

  • Sujet : une personne dans son intégrité psychique et corporelle. C’est-à-dire sa personnalité, sa représentation du monde, son désir, la place qu’elle se donne, l’interprétation de son travail. Pour une même fonction, chacun.e la joue avec une couleur, des nuances, un tempo comme des musiciens interprètent une partition. Quant au corps, il n’est jamais absent du travail. Au contraire, un travail mobilise l’énergie corporelle et la présence du corps propre du sujet dans un engagement de relations à d’autres. Certains métiers font même appel au corps du professionnel pour répondre aux besoins de la fonction. Par exemple, une ASH qui fait la toilette de patients âgés ou privés d’autonomie.
  • Groupe : au travail, groupe se réfère à un groupe organisé par l’institution. Un groupe est composé de plusieurs professionnels, ou de la même fonction, ou de fonctions différentes. Quand il y a groupe, il y a tout à la fois une personnalisation du groupe et des relations inter-individuelles. Du côté de la personnalisation du groupe, cela s’entend dans le dire des personnes « notre groupe pense », dans les idéaux d’appartenance et de complétude « entre infirmières, on se comprend à demi-mots ». Un groupe fait référence à une organisation fonctionnelle des rôles et des tâches, pré-définie par l’institution pour ses besoins propres. Dans ce qui est observable et commun aux groupes, c’est qu’ils produisent de la culture, en particulier de la culture du métier et des usages, de l’identité et donc de l’identification d’appartenance, des affects et des idéaux.
  • Institution : la société humaine a créé des institutions, c’est-à-dire des formes structurelles de vie sociale et de réponse à ses besoins. Institution vient de instituer, donc se réfère à un acte fondateur. Une institution se réfère à un cadre, un but, des règles et des modalités d’organisation, une culture, c’est-à-dire aux productions de sens, d’usages et de pratiques, de questions éthiques et déontologiques, de lien à d’autres, extérieurs à l’institution, de techniques. Une institution se réfère à la fois à de l’organisation et à du symbolique. 

Le travail comme un objet interne à l’individu

  • une oeuvre (une quête par rapport à ce que le travail représente comme accomplissement d’un but personnel),
  • une dette paternelle (ou parentale) comment le travail s’inscrit dans une filiation, quelles qu’en soient les modalités : modèle, contre-modèle ou vide de modèle (désinvestissement des parents à l’objet travail de l’enfant), d’un travail objet d’un désir en jeu (où il y a de l’espace de jeu – Winicott) au travail névrotique et à un travail psychotique.
  • une subjectivité (structure de personnalité et conjonctions de subjectivités entre plusieurs individus : collègues, hiérarchiques, clients, partenaires, fournisseurs. Nous le nommerons l’archaïque au travail.
  • une production personnelle (l’agir, le savoir y faire, un résultat culturel (culture du métier) et social (une production au regard de l’autre) à partir d’une compréhension – interprétation des injonctions).

La production des affects

Les états du psychisme définissent les affects : les sentiments, les émotions, les impressions, représentations, projections. Les affects résultent de la conjonction de la personnalité d’un individu et des structures de l’institution : le cadre institué, le but, les règles et les obligations, les injonctions (mots d’ordre et prescriptions). L’institution et les personnes sont traversées par les interdits et la morale, les propositions de jouissance.

Dans une entreprise ou institution, la conjonction de la personnalité d’un individu rencontre le fonctionnement des structures :

  • structures opérationnelles (conception d’une organisation, modalités production de biens ou de service, économie financière)
  • structures symboliques : autorité, leadership, pouvoir, production de culture, de métier, histoire et mémoire groupale)

L’individu est un sujet désirant. Avec le désir, les limites sont à l’oeuvre. C’est-à-dire que chacun(e) éprouve ses limites, en butant sur la loi commune de l’institution et le désir de l’autre, différent. L’un comme l’autre empêchent la toute-puissance d’Un seul. Le « sans limites », la « liberté absolue » sont des slogans, chacun(e) faisant l’expérience quotidienne des limites, qu’elles soient symboliques (la place que l’individu occupe dans un groupe, une organisation ou une société), énergétiques et corporelles (le repos succède à la mobilisation), psychiques (les affects). 

Le déni de cette réalité des limites pose question. La recherche de toute-puissance renvoie à la perversion, et la mégalomanie ou la paranoïa. Pour la mégalomanie un individu dans sa grandeur et magnificence et pour la paranoïa l’individu suspicieux, méfiant, jaloux.

Les 3 instances du Travail

Nous avons cherché à comprendre et à représenter les places différentes qu’occupe tout sujet au Travail. Comprendre d’où viennent des besoins qui peuvent s’articuler ou entrer en conflit. Nous proposons de les spécifier, en trois plans :

  • l’agent économique. Par économie, nous entendons selon l’étymologie l’organisation d’une institution (sa conception), et son économie financière. La fonction et les tâches d’un professionnel s’inscrivent dans cette économie de l’organisation et des ressources.
  • Le sujet social comme personne appartenant à un groupe. Ce qui renvoie à l’appartenance et à l’identité professionnelle, la culture du métier, les usages et les pratiques, les rituels, l’histoire et l’idéal du groupe.
  • Le sujet désirant. L’interprétation singulière de la partition de la fonction, les affects, l’histoire personnelle en ce qu’elle est convoquée dans des situations du travail.

Le Travail entre jouissance et souffrances

La jouissance comme endroit de plaisir personnel, c’est-à-dire singulier. Au quotidien, les sources de jouissance au Travail se manifestent par des affects et de l’agir dans le lien à l’autre. Cela nous décentre de la motivation comme rapport d’intérêt aux tâches et à l’environnement structurel de travail. Se jouent au travail de l’attachement, de la demande implicite de reconnaissance, des fantasmes, des sentiments de frustrations, de l’agressivité comme processus défensif, des phénomènes compétitifs entre individus et groupes, sources de conflits avec ses gagnants et ses perdants. Autrement dit, on peut parler de souffrances, de ce qu’un sujet désirant attend et qu’il ne reçoit pas ou auquel il n’accède pas en raison du cadre des liens de conflit à l’oeuvre dans le triptyque sujet – groupe – institution.

Le mythe groupal

Le groupe comme idéal existe par transfert des individus, c’est-à-dire attribution par des sujets à un groupe, une qualité constitutive de groupe, une fonction de protection, un idéal d’appartenance érigé en identité.

Le groupe est porteur de ses hiérarchies implicites : valeurs, représentation du métier et de son identité, places et rôles de ses membres – par ex. bouc émissaire ou héros, porte-voix du groupe, référent et autorité implicite, phénomènes compétitifs avec les autres groupes.

Le groupe fonctionne avec une ambivalence des individus liée au conflit entre l’appartenance et la singularité.

Le mythe groupal se réfère à un récit imaginaire et à l’histoire d’un groupe.

Les théories du management et la subjectivité

Les théories du management se réfèrent aux sciences de la gestion et à un idéal de la rationalité. Et quand il est question d’affects dans le management, cela revient à promouvoir les émotions comme source d’efficacité entre celui qui demande (le hiérarchique) et celui qui répond à la demande (l’employé). C’est sur d’autres plans que se jouent une relation entre des personnes engagées dans un travail et le cadre institutionnel, et ceux qui le représentent (la gouvernance, la direction, la hiérarchie) : les affects en tant que production singulière  de personnes, ce qui résonne comme affects entre-elles (des sentiments dits communs ou partagés), de la relation à l’autre usager ou patient, aux familles, le rapport au fonctionnement des structures (l’organisation, les injonctions du travail prescrit, le rôle et l’agir de la hiérarchie, les mots d’ordre, les structures symboliques, le mythe groupal)

Des recherches en sciences sociales autour du travail

  • Yves CLOT, Psychologue, Professeur du CNAM, Chaire de psychologie du Travail. Cet auteur promeut la qualité de l’activité travail, et une institutionnalisation de conflits comme solution aux risques psychosociaux.
  • Christophe DEJOURS, psychiatre – psychanalyste, sur la question de la parole des salariés pour être l’auteur de leur travail, alors que le « discours du travail prescrit» leur retire toute création personnelle en se conformant à des modes d’organisation anonymes.
  • Roland BRUNNER, psychanalyste. Auteur d’ouvrages sur les passions dans l’entreprise et les réalités subjectives dans le management.
  • Yves DURON et Zwi SEGAL, psychologues du Travail. Test Motiva Individual, Mobilité, Engagement (passation de tests en ligne) Editions ECPA-PEARSON. 

 

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